Nos enfants iront-ils aux pâquerettes ?

Bellis perennis L.

 

 

 

Est-ce grâce à son rhizome pourvu de nombreuses racines adventives que la petite marguerite a pu s’implanter dans toute l’Europe de l’ouest ?

Trapue et avec ses feuilles disposées en rosettes aplaties, elle résiste au piétinement et peut coloniser les pâturages et les pelouses rases. Pasquierette proviendrait de l’ancien français « pasquier » signifiant pâturage et avec le suffixe « -ette », allusion à sa petite taille. À partir du XVIe siècle, l’expression « au ras des pâquerettes » signifie d’un niveau intellectuel peu élevé, terre-à-terre. Au foot, si le gardien est « envoyé aux pâquerettes », c’est pour récupérer le ballon encaissé dans les buts où la pelouse est particulièrement piétinée. De même, l'expression argotique « aller aux pâquerettes » illustre le fait de subir un échec, ou de faire une sortie de route.

La pâquerette des prés est bio-indicatrice des sols dégradés. En effet, les sols piétinés où elle prospère, subissent un lessivage par la pluie des ions positifs (calcium, fer, manganèse, etc.). Or, ces derniers sont nécessaires aux liaisons chimiques du complexe argilo-humique qui est à l’origine de la fertilité des sols.

Son nom scientifique, Bellis perennis L. nous rappelle qu’elle est vivace, puisque l’épithète latin vient de « per annos », signifiant à « travers les années ». Ainsi, même en hiver, vous pourrez chercher des rosettes de feuilles légèrement velues, un peu épaisses, spatulées et crénelées. Vous pourrez en cueillir quelques-unes pour les manger crues en salade ou cuites en légume d’accompagnement, avec toutefois une légère pointe d’amertume qui s’accommode bien avec les viandes grasses.

Selon une légende nordique, les arbres noyés dans la brume épaisse des forêts souffraient de ne pas voir le ciel bleu. Pour les prévenir de l’arrivée du printemps, Baldur, dieu de la lumière et de la jeunesse, fit apparaître à leurs pieds une toute petite fleur en forme d’œil. En réalité, si la fleur de tous les mois peut fleurir toute l’année, elle a un optimum de floraison vers Pâques. Pour fêter le printemps, la coutume était de faire une omelette de fleurs de Pâques vers le 24e jour du mois de ventôse, jour de la pâquerette. C’est à cette période que vous pourrez étudier les fleurs, ou plutôt les bouquets de fleurs, puisque comme pour toutes les Astéracées, la « fleur » que l’on voit, est en fait, un capitule regroupant sur un même réceptacle une multitude de fleurs minuscules. En périphérie, il y a des fleurs en forme de languettes. Leur couleur varie du blanc au rose purpurin plus ou moins prononcé. Des sélections horticoles ont développé ce caractère avec les pomponnettes. Elles sont principalement femelles et produiront des akènes. Au centre, il y a des fleurs tubuleuses, jaunes, mâles ou hermaphrodites. Ces capitules sont bien fragiles ; aussi, pour se défendre de la gourmandise de quelques gastéropodes insomniaques, la nuit, ou quand il pleut, elles s'inclinent et se ferment et l’escargot capitule ! Certains diront qu’elles servent à prédire la pluie. N’importe quoi ! Tout le monde sait bien que ce sont les grenouilles sur leur échelle qui disent la météo …

Au petit matin, la tro-heol (tournesol en breton) s’épanouira à nouveau et suivra la course du soleil. C’est pour cela qu’en Angleterre, elle se fait appeler Daisy, qui se traduit par « œil du jour ». Grâce à des rayures nanométriques sur ses pétales blancs, la petite consyre diffracte la lumière du jour et renvoie un rayon ultra-violet : le nouveau guide-file spécial insectes pollinisateurs !

Symbole de l’enfance, l’œil de Baldur se retrouve dans les légendes celtes : la fée Milka en aurait donné en cachette à un prince pour qu’il reste à tout jamais enfant. A la Renaissance, le peintre italien Giovanni Boccati reprend ce symbole dans son tableau « La Madonne aux Anges musiciens » avec des angelots qui cueillent des Pâquerettes. L’écrivain Hans Christian Andersen en fait son personnage principal dans son conte la « Pâquerette », avec un éloge de la modestie, sans toutefois préciser que la tusindfryd (en danois) est la cible privilégiée des petits enfants pour leur premier bouquet à offrir à leur maman.

Par la suite, ce seront les jeunes filles qui fabriqueront de belles couronnes de fleurs des amoureux en tressant les longs pédoncules floraux. Finalement, à leurs premiers émois, les jouvencelles s'initieront à l'effeuillage avec la ritournelle "J’aime, un peu, beaucoup, énormément, à la folie, pas du tout"... Au pire des cas, elles pourront toujours se consoler en mangeant les boutons floraux crus ou en pickles lors d’un apéro entre copines !

Riche en saponines, la mère de famille a longtemps été utilisée pour calmer la toux. Et si par mégarde, on renverse le breuvage en buvant, son effet tonifiant raffermit la poitrine et le buste ! Mais, c’est surtout son jus qui était utilisé massivement par les légions romaines pour soigner les blessures. On retrouve ainsi l’étymologie de « bellum » qui signifie « guerre » car, rappelons le, c’est une plante des terrains piétinés, comme les champs de batailles après les combats. Avec les moyens du bord, on soignait sur place les blessures des jeunes « pâqueretteux ». Après la Grande Guerre, on a retenu trois fleurs commémoratives : le coquelicot pour les britanniques, le bleuet pour les français, et en 1930 sous l'égide de la Princesse Jean de Mérode, la pâquerette pour les belges avec le fond de "La Pâquerette de l'Ancien Combattant de l'Yser" pour venir en aide aux anciens combattants. Au vu des bruits de pas de bottes aux portes de l’Europe, espérons que nos enfants n’auront pas besoin d’aller aux pâquerettes la fleur au fusil !